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18 août 2010 3 18 /08 /août /2010 14:33

Eric Lon, présent au Ladakh au moment du déluge, m'a envoyé son témoignage. Je le retranscris sur cette page. Ses photos sont disponibles sur Flikr.

 

Inondations catastrophiques à Leh Ladakh.

 

Le 5 août 2010, vers 18 heures, tout en faisant ma séance de yoga sur la terrasse de Shanti Stupa j’observe le ciel qui devient noir à l’est, au dessus de la colline Tsemo. Je prends les premières photos qui vont permettre de suivre le déroulement du drame à venir…

Internet ne fonctionnant plus, je mettrai dès que possible ces photos tragiques sur www.flickr.com

Vous y accéderez via mon site : www.yogatrekking.com

Vers 19 heures, le ciel est bien plus sombre que d’habitude. Tout à coup, on dirait qu’une guerre vient d’éclater tellement il y a de coups de tonnerre et d’éclairs. Ce gigantesque orage magnétique vient du nord, de la chaîne du Khardung La ou les sommets approchent 6000 mètres. Il ne pleut pas. Tout se calme avec l’arrivée de la nuit.

A minuit, une pluie violente me réveille. L’électricité est coupée. Ma torche me permet de voir par la fenêtre que le champ de blé voisin est secoué par des bourrasques d’une force inouïe. On se croirait dans un film d’horreur. Je ferme ma fenêtre et je me rendors, en attrapant un petit coup de froid.

 

Le 6 août: visions de film d’horreur

Je fais du yoga sur la terrasse à partir de six heures du matin, tout en observant les nuages accrochés au nord, et ceux qui, au sud, cachent la chaîne du Stok Kangri. Je me dis que ma petite tente qui y a été malmenée il y a quelques jours n’aurait pas résisté à l’orage de cette nuit.

Je descends en ville. La colline de pierres de Shanti Stupa semble avoir été labourée par un cataclysme et de nombreuses pierres jonchent la ville.

Au centre ville, il y a des flaques d eau et de la boue, mais rien de bien méchant. Je retire de l’argent au distributeur automatique, puis je descends en direction de mon ancienne guest house. Des commerçants écopent de l’eau dans la rue du marché, en pente.

La rue qui descend vers l’hôtel Grand Dragon ressemble à un torrent de boue. Il y a de nombreux véhicules dans les deux sens, alors que d’habitude on y roule peu. Cela indique qu’elle sert de voie de déviation et qu’il y a un problème ailleurs.

L’école Sindh, où j’ai donné des cours de yoga est fermée. Je passe voir son propriétaire qui habite à coté. Sa maison est envahie par les habitants du quartier qui ont abandonné leurs habitations pendant la nuit… Je ne vois rien d’alarmant mais j’emprunte un petit chemin que je ne connais pas, juste qu dessous de l’hôtel Grand Dragon. Il y a du monde sur l'escalier de secours : tout le monde regarde vers l’est.

Je traverse un petit ruisseau boueux qui ne paie pas de mine. Il longe des habitations qui ont subi des dégâts des eaux, mais rien de bien grave. Il y a surtout des accumulations de linge et de bouteilles en plastique qui bouchent le cours d’eau. Des civils et des militaires nettoient, à la main. Un soldat montre une grenade en recommandant de ne pas la dégoupiller… Une caisse de grenades a été éventrée et les engins explosifs sont quelque part dans ce quartier populaire fait d habitations en terre battue.

Je remonte le ruisseau. Une voiture ne ressemble plus à rien : elle est complètement écrasée. On dirait une galette indienne chapatti. Une moto ne vaut pas mieux. Une classe d’un institut technique gouvernemental a été envahie par un flot de boue, d’au moins un mètre d’épaisseur. Les tables sont entremêlées. Je remonte plus profondément en terrain militaire, sans que personne ne me dise quoi que ce soit. Des militaires inventorient leurs armes. Les fusils automatiques et les pistolets mitrailleurs sont pleins de boue. Une autre voiture, puis deux autres, sont aplaties, pliées contre des poteaux métalliques. Il y a de la boue et des détritus partout. Un officier inventorie les dégâts. Je sors de ce bâtiment gardé par un militaire en arme qui fait de la présence, sans dire quoi que ce soit à qui que ce soit.

J’arrive à la gare routière. Il me faut un grand moment d’observation pour être sur que j’y suis car je ne reconnais pas grand-chose. Un bus est méconnaissable, aplati contre un mur. Il manque des bâtiments et des murs. Les grands bus sont englués dans une gangue de boue tandis que des mini bus et des taxis sont enchevêtrés les uns dans les autres, tôles confondues. On saute à cloche pied d’un caillou sur je ne sais quoi. Ceux qui ont les pieds instables sombrent dans une boue gluante et malodorante. On dirait que les égouts de la ville se sont déversés sur les parkings qui n en sont plus.

Plus je remonte le flot boueux, et plus il y a de catastrophes à découvrir. Ce ne sont pas seulement les maisons en terre battue qui ont été touchées par des flots en furie, mais aussi des immeubles de ciment. Certains ont été pliés, couchés, cassés, emportés comme des fétus de paille. Le film catastrophe grandit…

Voici la rue principale de Leh, la plus grande, la plus large… Ce n'est plus une avenue mais quelque chose à quoi je ne peux pas donner de nom… Il y a des gravats et des objets non identifiables partout. Il y a aussi des centaines de gens qui regardent sans paraître comprendre ce qui s’est passé. Les regards sont atterrés. Peu de gens pleurent. Certains sont assis devant ce qui a du être leur commerce ou bien leur maison, et qui n est plus qu’un tas de ruines.

Plus haut, il y a des centaines et des centaines de gens, civils et militaires, locaux et touristes, qui font la chaîne pour charrier des gravats. Cinq pelleteuses mécaniques déblaient les décombres, au milieu de ceux qui travaillent à la main, à la pioche, à la pelle. Le spectacle est ahurissant, inimaginable.

Les spectateurs, par centaines, sont juchés en des endroits qui risquent de s’effondrer. Des militaires s'activent à les déplacer, mais d’autres badauds inconscients reviennent aux mêmes endroits dangereux…

On cherche des disparus, mais je doute que l'on trouve un seul rescapé dans cet amas de boue. Les flots sont montes jusqu’au deuxième étage…

Le torrent est venu de la montagne là où il n'y a pas de rivière mais une gorge longue de trois kilomètres. Elle servait de toilettes publiques et de décharge publique : Je l’avais emprunté lors d’une randonnée, il y a deux mois…

En bas de cette gorge, un mur épais avait été construit, sans doute pour prévenir une inondation. Il a du faire office de barrage permettant la montée des eaux… Lorsqu’elles ont explosé, elles ont tout emporté sur leur passage.

J’ai descendu cette avenue principale sur un kilomètre. La station de radio n'est pas prête d’émettre à nouveau car elle est engluée dans plus d’un mètre de boue. Il y en a autant dans le lycée mitoyen et l’hôpital gouvernemental, sur le trottoir dans face, n'est pas beau à voir.

Leh est sinistrée.

Il y a deux nuits, un orage nocturne avait emporté deux ponts des environs et coupé des routes, isolant Leh de Manali et de Srinagar. Avec ce qui vient d’être gravement endommagé, ce n’est pas demain ni après demain que l’on va pouvoir rouler…

Les camions de marchandises et de nourriture vont gravement manquer, et les milliers de touristes, comme moi, risquent de passer plus de temps que prévu à Leh, sans s’amuser…

Aucun avion dans le ciel ce matin… L’aérodrome est dans l’axe du fleuve de boue mais je ne suis pas allé aussi bas car il est toujours gardé par des militaires.

Il n y a pas de courant et l’eau s’est arrêtée juste au moment ou je voulais prendre une douche.

Internet, via le réseau câblé d’état, est  à oublier jusqu’à une date indéterminée, sans doute très lointaine. Internet par satellite : on verra lorsque les cyber espaces qui en sont équipés ouvriront à nouveau leurs portes.

Ce vendredi 6 août 2010, Leh est une ville morte. En signe de deuil tous les rideaux de fer sont baissés. Il n y a plus rien à vendre ou à acheter aujourd’hui, et personne ne sait ce que seront les prochains jours.

En fin d’après midi, de gros nuages sont réapparus et des voitures ont sillonné la ville, lançant des informations à coups de haut parleur. La langue n’est pas compréhensible par les étrangers mais des centaines d’entre eux ont suivi des milliers de locaux cherchant refuge sur la colline où trône Shanti Stupa. Il va y avoir du monde cette nuit dans le temple de Bouddha, qui n'est même pas achevé.

Vers 18 heures, la pluie me fait rebrousser chemin alors que je suis presque arrivé à Shanti Stupa. J’échange une photo avec Amit, le prof de yoga du centre Mahabodi et nous redescendons nous mettre à l’abri dans nos chambres respectives. Ce soir nous sommes des privilégiés. Ce matin Amit est descendu très bas, et il a vu des destructions immobilières un peu partout. Les montagnes ont généré des torrents qui ont tout emporté sur le passage.  

Ce soir, la nuit semble plus calme. Vers 22 heures il y a eu une grosse salve d’artillerie avec tonnerre et éclairs, puis ça se calme. Shanti guest house n'est pas dans une zone à risque mais j’entends la rivière gronder plus fort que d'habitude.

Le pont de Changspa semble solide, mais ce soir il vibrait et résonnait sous les chocs répétés de boue agressive. Les habitants du quartier ont construit à la hâte une digue en barrant la rue Changspa. Si le pont cède, ce quartier, où les hôtels et les guest houses sont nombreux, risque d’être rayé de la carte…

Je suis à Leh depuis près de trois mois. La saison n’a pas été bonne : il a souvent fait mauvais, mais personne ne pouvait prévoir une catastrophe comme celle la.

 

Plus personne ne peut dire quand les routes seront ouvertes, et à quel moment l’aéroport de Leh sera fonctionnel. A ce moment là, il risque fort d’être pris d’assaut.

 

Samedi 7 août 2010: déblaiements

La pluie fine de la nuit s’est arrêtée à 9 heures du matin. Le soleil brille à partir de midi, faisant sortir les touristes, appareil photo en mains. Le pont de Changspa est en mauvais état. Seule la partie centrale de l’ouvrage bétonné tient encore. Les protections des berges, en béton épais, ont été emportées et la route mitoyenne  est entaillée de profondes crevasses.

Seules les motos peuvent encore passer par là.

La rue Changspa est pleine de touristes. Les restaurants sont ouverts mais toutes les autres boutiques ont encore leur rideau de fer baissé. Aucun cyber café ne fonctionne.

Il y a moins de monde dans le secteur de la gare routière, ou les bus sont toujours immobilisés dans la gangue de boue. Hier je n'avais pas visité la partie la plus basse de ce secteur : il y a des grands bus écrasés les uns contre les autres.

Des centaines de volontaires continuent à faire la chaîne pour déblayer des tonnes de terre dans le secteur des premières maisons touchées. On a envoyé en renfort des centaines de moines en robe rouge, mais sans leur expliquer ce qu ils devaient faire. Ils jouent les spectateurs tandis que des militaires tentent de les faire bouger utilement. L’école des moines ne les dirige pas vers l’activité physique.

Cette après midi j'ai suivi les pierres laissées par le flot, le long d'un immense mur à mani, c’est à dire de pierres gravées de prières. Lorsque les flots ont rencontré un autre mur, perpendiculaire, en ciment, ils y ont fait un grand trou et ils ont continué.

Aujourd’hui il y a des tas de gens perchés sur les collines qui regardent les dégâts avec une certaine hauteur.

Des jeunes cireurs de chaussures maintenant sans emploi brancardent des cercueils faits de minces planches de contreplaqué. Ce doit être pour des musulmans. Le mur de leur cimetière principal s’est écroulé en plusieurs endroits.

La vie reprend ses droits. Des avions volent dans l’après midi, mais à entendre parler quelques touristes, c’est toute une histoire pour avoir une place. On parle d’une semaine de perturbations… 

  

Dimanche 8 août: encore plus de dégâts au sud de Leh

Sous la grisaille du matin je descends plus au sud de Leh, en continuant le grand mur de prières, qui se prolonge par un autre mur de prières. Celui là donne sur un champ de pierres nues ou l’on a entassé des petits cailloux : c’est un cimetière… Bonjour l’ambiance en touchant le lit d’un autre cours d’eau descendu d’autres collines nues. Il y avait des bâtiments et des murs d’enceinte près de la route nationale. Les bâtiments ont disparus, à l'exception de ceux qui sont restés accrochés sur les hauteurs, en témoins d'un drame que l’on ne voit pas car il n’y a plus rien à voir. Deux portails métalliques indiquent qu’il y avait un mur, mais on n’en voit plus la moindre trace. Les flots ont tout emporté. Je continue à descendre en suivant les pierres emportées par le courant. Rien de particulier à l’embranchement du village de Sabou, si ce n'est un hangar éventré, et deux camions. L’un est encastré dans les murs et l’autre est à l’envers. Imaginez la force des flots qui ont retourné ce poids lourd…

L'eau a suivi les bâtiments militaires, sans trop faire de dégâts.

Le gros de la catastrophe est venu de l’est, de Sabou où les orages les plus violents ont éclaté. Les eaux ont dévalé une plaine caillouteuse, transformant un ruisseau en torrent qui s’est divisé en plusieurs branches pour emporter davantage de maisons basses, en terre battue. Ce quartier de Choglamsar, en majorité habité par des bouddhistes tibétains a été bien plus dévasté que le quartier principalement musulman situé au dessus de la gare routière. Ici, il est difficile de compter le nombre de maisons effondrées : une centaine pour le peu que j’ai vu.

La route nationale, baptisée autoroute de l’amitié indo chinoise, est ensevelie sous deux mètres de boue noire. Des pelleteuses s’activent à déplacer cette boue, et des centaines de militaires tout justes débarqués de leurs camions, avec de beaux uniformes propres semblent hésiter à se salir pour aider aux déblaiements des gravats. Un grand groupe d'entre eux s’affairent sur une maison effondrée, à coups de pelles et de pioches. On a du leur signaler la présence probable de cadavres car ils ont une civière pliée… Les voisins regardent. Personne ne cite le nombre des disparus…

Chacun marche dans la boue, là où elle est tassée par ceux qui sont passés. Si l’on s’écarte de la trace, on s’enfonce jusqu’à mi jambe et l’on y perd une chaussure. Ce matin, dans ce secteur, je ne vois pas un seul touriste étranger. Plus tard, des volontaires arrivent pour aider au déblaiement.

Je descends encore quatre kilomètres jusqu’à l'endroit où le Dalai Lama donne des enseignements, mais je bifurque vers le nord. Il semble que ce quartier a été épargné par les pluies et les inondations. Pour avoir une vue d'ensemble de la vallée je monte sur une colline où un temple bouddhiste est en construction. Il est envahi par des centaines d’enfants et des femmes. Tout le monde est couché sur le sol nu, avec de maigres couvertures, dans la crainte d’une nouvelle inondation. Sur les pentes de cette colline nue, on a planté des tentes… La chaîne des montagnes bordant l’Indus se couvre de nuages noirs, menaçants.

Je pousse mon périple d'une quinzaine de kilomètres jusqu’au centre Mahabodi. Les jardins sont envahis par des eaux stagnantes mais il n’a pas de destructions. Le lama qui dirige ce centre abritant école, hôpital, hospice, monastère et d’autres bâtiments est en entretien avec des militaires venus ravitailler en vivre.

J’arrive à avoir un entretien avec ce moine dynamique, qui a été soldat avant de prendre la robe. Il est ouvert au yoga et il dit que dans la société stressée que nous vivons actuellement, chacun devrait faire du yoga. Combiner yoga et méditation est une bonne chose à ses yeux, et nous devrions pouvoir collaborer l’année prochaine.

Notre conversation continuera un jour où il sera moins pris…

Je rentre à pieds: total 25 km. Marcher à plat me fatigue bien plus que de monter et descendre des collines.

Cette journée m’a fatigué physiquement et moralement au point que je me couche tôt sans faire de yoga.

Internet ne marche toujours pas et je crains fort qu il ne fonctionne plus avant longtemps.

Il est tombé trois gouttes de pluie dans l’après midi et le ciel reste chargé, inquiétant.

 

Lundi 9 août : chien méchant

J’ai rendu visite au propriétaire de l’école Sindh ouvrant précautionneusement le portillon en me souvenant que son chien de garde m’avait mordu une chaussure. Pas de chien en vue. Je suis entré et j'ai refermé le portail. A ce moment là, douleur fulgurante dans le mollet. Le chien silencieux, non attaché, m’a mordu la jambe, et il essaie de recommencer. Je lance de vigoureux coups de pied vers sa tête. Il aboie. Le fils du propriétaire apparaît et le chien disparaît. Cet animal me fait penser au président de l’office du tourisme…

Le médecin n'est pas là. Mustapha n’est pas à son hôtel. Ce n’est pas mon jour.

Mes coups de pieds dans l’air m’ont évité d autres morsures, mais ils ont secoué mes vertèbres cervicales. Je passe l’après midi à me reposer puis à m’étirer longuement en douceur. Le soleil réapparaît, puis disparaît.

Le buffet de l’Oriental est presque désert. Il serait temps que je décolle à mon tour…

Amitiés.

 

Eric Lon

 

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Published by Le Yeti
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